Ma nuit à l'urgence - Partie 5
Updated: Aug 15
Peu de temps après mon retour de la radiographie, une infirmière est venue me demander si je voulais voir Dave et m’a proposé de m’y conduire. Bien sûr, j’ai répondu oui. Elle m’a aidée à me lever et m’a installée dans un fauteuil roulant, pas le modèle habituel, mais un fauteuil qui ne pouvait être poussé que de l’arrière, ce qui signifiait que je n’avais aucun contrôle une fois assise. Elle m’a emmenée jusqu’à l’endroit où se trouvait Dave. Je me suis tenue à côté de lui et j'ai enfin pu examiner correctement ses blessures. La plupart avaient déjà été nettoyées et pansées, à l’exception de son menton et des traînées de sang séché qui couvraient le bas de son visage.
Dave a affiché un immense sourire dès qu’il m’a vue. « Hé ! Tu viens d’avoir ton premier accident de moto ! » a‑t‑il lancé beaucoup trop joyeusement. Son ton était plus inquiétant que les mots eux-mêmes. J’ai répondu : « Mon premier et… », en espérant qu’il terminerait la phrase par dernier, car je n’avais absolument aucune intention de remonter un jour sur une moto. Il ne l’a pas fait. J’ai essayé encore : « Mon premier et… » Toujours rien. J’étais stupéfaite par son manque total de conscience de la situation, mais compte tenu du traumatisme, j’ai laissé tomber. Le lendemain, j’ai appris qu’on lui avait administré du fentanyl médical dans l’ambulance. Tout s’expliquait alors : sa bonne humeur en arrivant à l'hopîtal, sa tendance à trop raconter sa vie à tout le monde et son humour étrange. L’humour de Dave est souvent un peu décalé, mais être heureux que je vive un accident, c’était du « décalé au maximum ».
Dans la « chambre » de Dave (qui était en réalité simplement une section des urgences séparée par un rideau), j’ai remarqué que les premiers intervenants avaient ramassé la sacoche détachée de la moto et l’avaient apportée avec lui. En regardant à l’intérieur, j’ai constaté qu’il s’agissait de la sacoche de Dave, celle qui contenait tous ses vêtements. Heureusement, il transporte toujours nos deux brosses à dents ainsi qu’une partie de ma progestérone (je suis sous hormonothérapie après la ménopause). Mon œstrogène, cependant, était resté dans l’autre sacoche, abandonnée sur la moto.
Il était alors 19 h 30, un peu plus de trois heures après l’accident, qui avait eu lieu à 16 h 10. J’étais toujours avec Dave lorsqu’un policier est arrivé ; c’était la première fois que la police pouvait lui parler. Nous avons appris que la voie collectrice de l’autoroute 401 où l’accident s’était produit était toujours fermée. C’est une procédure normale lorsque la police ne sait pas encore si les victimes vont survivre ; les enquêtes menées en cas de décès potentiel sont beaucoup plus approfondies que celles concernant les accidents non mortels. L’agent nous a de nouveau demandé à quelle vitesse nous roulions. Cette fois, Dave a répondu que nous ne roulions pas à plus de 40 km/h. Il a demandé si nous avions vu le véhicule qui nous avait percutés ; nous avons tous deux répondu non. Il a pris nos numéros de téléphone, nous a expliqué qu’il nous contacterait plus tard pour nous fournir le rapport de police nécessaire aux assurances et a ajouté que l’autoroute allait maintenant être rouverte.
Au cours de ma courte visite auprès de Dave, mon sternum a commencé à me faire mal. Quand je l’ai touché, la douleur a instantanément triplé. Une infirmière est arrivée peu après pour me ramener dans ma section ; le médecin était enfin prêt à me voir. Je n’ai toutefois pas vu le médecin tout de suite. Le premier infirmier que j’avais rencontré à mon arrivée m’a demandé comment j’allais et je lui ai parlé de ma douleur au sternum. Il a immédiatement déclaré que je devais être transférée hors de la section réservée aux traumatismes mineurs ; une douleur au sternum nécessitait une évaluation plus poussée dans la section de traumatologie intermédiaire. Une fois de plus, on m’a donc transportée dans ce fauteuil roulant restrictif. Il m’a prévenue que cette section était plus occupée et que l’attente serait plus longue. Il avait raison.
Au début, ils m’ont laissée dans le fauteuil roulant, dans le couloir. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’inquiéter pour mes médicaments quotidiens et que j’ai réalisé que je devais retourner voir Dave pour en récupérer. La batterie de mon téléphone était également presque à plat, et je voulais le super chargeur portatif qui se trouvait dans son sac. Dans cette partie des urgences, tout avançait à une vitesse désespérément lente ; si vous aviez besoin de quoi que ce soit, il fallait le demander. Après plus d’une heure, et une fois mon téléphone complètement déchargé, j’ai demandé si quelqu’un pouvait me conduire auprès de Dave. J’ai promis d’être rapide, et je l’ai été. J’ai pris le chargeur et mes comprimés, embrassé Dave et suis retournée dans ma section. Cette fois, on m’a donné un lit. J’ai rechargé mon téléphone et envoyé un message à Dave. À 21 h 30, il a appris qu’il souffrait de côtes contusionnées et de lésions pulmonaires, mais que d’autres examens étaient nécessaires. On lui a annoncé qu’il serait admis aux soins intensifs pour observation et examens complémentaires pendant deux à trois jours. Ce fut le coup de grâce pour notre voyage à Niagara-on-the-Lake.
De retour dans ma « chambre », j’ai attendu. Puis attendu encore. Et encore attendu. Mes blessures étaient toujours ouvertes et sales. À 0 h 15, j’ai enfin vu un médecin. On m’a demandé, pour la quatrième fois ce jour-là, si mon vaccin contre le tétanos était à jour. Grâce à ma récente libération des Forces armées canadiennes, je savais que mon prochain rappel n’était pas prévu avant le début de 2028. Le médecin m’a malgré tout proposé de me vacciner afin que je sois protégée pour dix années supplémentaires. J’ai accepté. Il m’a examinée pour s’assurer qu’il n’y avait rien d’inquiétant en dehors de mon sternum, puis a indiqué qu’il allait demander un scanner de la partie supérieure de mon corps. Un infirmier/ère, a‑t‑il ajouté, viendrait nettoyer et panser mes blessures. Peu après le départ du médecin, Dave m’a envoyé un message pour m’annoncer qu’il avait été transféré aux soins intensifs — unité C5, lit 59.
Environ une heure plus tard, un infirmier est arrivé et a essayé de nettoyer mes blessures. Je dis essayé parce qu’il a commencé avec ces minuscules tampons d’alcool, de la taille de ceux qu’on reçoit parfois après avoir mangé quelque chose de gras. Le tissu a à peine touché ma peau que j’ai crié de douleur et lancé : « Pas question de faire ça ! » Il a insisté sur l’importance de la chose, en racontant avec nostalgie comment sa mère nettoyait ses coupures à l’alcool lorsqu’il tombait de vélo quand il était enfant. Je me fiche de ta nostalgie, mon gars. Vous ne nettoierez pas mes blessures avec ça, ai-je pensé. Après mon insistance, il est passé à la solution saline.
Pendant que l'infirmier posait mes pansements, il m’a demandé ce que je faisais comme travail. Lorsque j’ai répondu que j’étais militaire retraitée, il m’a confié qu’il songeait à rejoindre les Forces armées canadiennes. Je l’ai encouragé en lui disant que ce n’était pas si difficile et que le principal inconvénient, selon moi, était de devoir déménager chaque fois que les FAC l’exigeaient. Il a alors répondu : « Oui, mais il faut suivre l’instruction de base », ce à quoi j’ai répété : « Ce n’est pas si difficile. » Quelques minutes plus tard, il a ajouté qu’il voulait intégrer les forces spéciales (JTF 2). Il m’a fallu un instant pour concilier sa crainte de l’instruction de base avec son rêve de rejoindre l’unité la plus exigeante du pays, mais je lui ai expliqué qu’il devrait d’abord servir dans une unité régulière avant de pouvoir présenter sa candidature à la JTF2.
Une fois mes blessures nettoyées et pansées, on m’a demandé de quitter le lit pour m’installer dans une sorte de fauteuil inclinable dans le couloir. Quelqu’un viendrait me chercher plus tard pour le scanner. J’ai donc attendu de nouveau. La faim a commencé à se faire sentir; il était passé minuit et mon dernier repas remontait à plus de dix heures. J’ai essayé de me consoler en pensant aux bienfaits du jeûne.
À 2 h 30 du matin, on m’a enfin conduite à la salle de tomodensitométrie (CT Scan). C’était mon premier scanner. J’avais déjà passé des IRM, mais jamais cet examen. Les scanners sont beaucoup plus simples et confortables. Il y a plus d’espace, moins de sensation d’enfermement, et le bruit est doux comparé au vacarme assourdissant d’une IRM. La technicienne m’a avertie que j’allais ressentir une forte chaleur et qu’à un certain moment j’aurais l’impression d’uriner, une simple sensation, a‑t‑elle précisé. Elle avait parfaitement raison, et j’étais reconnaissante de l’avertissement.
Après l’examen, on m’a ramenée dans mon fauteuil inclinable aux urgences. Il était alors 3 h 30 du matin et j’étais épuisée. J’ai demandé une couverture et tenté de dormir. L’éclairage dans cette section était brutal, vif, fluorescent, incessant. J’ai utilisé la couverture pour me couvrir les yeux et j’ai réussi à somnoler. Je me suis réveillée vers 5 h 30 et, peu après, le médecin s’est penché vers moi pour m’annoncer que le scanner était normal : rien n’était cassé. Il a dit que quelqu’un viendrait remettre des pansements propres sur mes blessures et que je pourrais sortir.
Comme promis, une infirmière est venue, a changé mes pansements, m’a remis une trousse de soins pour que je puisse m’occuper moi-même de mes pansements et m’a annoncé que j’étais libre de partir. Je suis donc partie, vêtue de ma blouse bleue d’hôpital, vers les toilettes pour me rhabiller : mon chandail Harley, des pantalon de pluie trop grand, mes chaussettes déchirées et mes deux chaussures, dont l’une avait des lacets qui tenaient à un fil. À 6 h 03, je suis sortie des urgences, me demandant comment j’allais retrouver Dave...

A suivre...



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